La photographe Lida Moser

Née à New York en 1920 de parents juifs ayant immigré de Russie,Lida Moser se forme à la photographie dans la vingtaine. Assistante de Berenice Abbott à la fin des années 1940, elle participe également aux activités de la New York Photo League jusqu’à la dissolution du groupe en 1951.

Après avoir terminé son contrat avec Berenice Abbott, Lida Moser obtient diverses commandes de portraits dans les domaines de l’édition et du théâtre, puis un premier contrat pour le magazine Vogue : un reportage sur le milieu culturel écossais, qu’elle réalise en 1949 et qui paraît en mai 1950 sous le titre « Scottish Talents ». Entre-temps, elle se voit offrir un second contrat par Allene Talmey, la rédactrice en chef de Vogue. Talmey demande à la jeune photographe de trouver suffisamment de matière pour un reportage de six pages sur le Canada, lui conseillant de ne pas faire de recherches préalables et… de renouveler sa garde-robe un peu trop bohème, car elle risquerait de faire mauvaise impression au Canada.

Moser arrive donc à Montréal au début de juillet 1950, vêtue à la mode et « armée » d’un bagage de connaissances assez limitées sur le Canada : quelques bribes à propos de la Compagnie de la Baie d’Hudson, de la GRC, du lac Louise et du photographe d’Ottawa Yousuf Karsh. S’ensuit une série de rencontres aussi surprenantes que fructueuses qui mèneront la jeune photographe à troquer son tour du Canada pour un tour du Québec dans une limousine nolisée par le gouvernement de Maurice Duplessis, en compagnie de Paul Gouin, conseiller culturel du premier ministre, de l’ethnologue et historien Luc Lacourcière et de l’homme de lettres et religieux Félix-Antoine Savard. De la métropole à la Gaspésie en passant par Québec, Charlevoix, le Bas-Saint-Laurent, l’île d’Orléans et la Montérégie, Lida Moser produira plus de deux mille photographies en deux mois.

Plus largement, la carrière de Lida Moser ne se limite aucunement au photojournalisme. Cessant de pratiquer le photojournalisme dans les années 1960 à cause de contraintes familiales la restreignant dans ses déplacements, elle poursuit sa carrière de photographe, saisissant le portrait de la communauté artistique new-yorkaise – ses portraits de Charles Mingus, John Koch et Tennessee Williams de même que sa série Judy and the Boys sont bien connus –, en plus d’effectuer des contrats de photographie commerciale. Elle écrit abondamment sur la photographie pour des publications telles que le New York Times, et publie aussi quelques ouvrages sur des techniques d’effets spéciaux ou sur la poursuite d’une carrière en photographie. Elle met fin à sa carrière en 1989, au moment où elle quitte Manhattan pour s’installer d’abord à Northampton, au Massachusetts, puis à Rockville, dans le Maryland, deux ans plus tard.

Bien qu’entourée et soutenue professionnellement, Moser a vécu modestement toute sa vie, étirant des revenus rarement substantiels. Déterminée, à l’affût de tout ce qui se disait ou s’écrivait sur son travail, elle faisait montre d’un esprit très critique dès lors qu’elle voyait son œuvre décrite en des mots qui ne lui convenaient pas. Au journaliste Matthew Summers-Sparks, qui l’avait surnommée « la grand-mère du photojournalisme américain » en citant supposément le galeriste de Moser, Lenny Campello, elle répondra :

Ce commentaire m’apparaît très sexiste. Cela signifie qu’à défaut d’être reconnue pour ses réalisations, la femme doit s’inscrire dans la catégorie des mères. Quand j’ai discuté avec un de vos éditeurs au téléphone, je lui ai fait remarquer qu’il n’utiliserait pas l’expression « grand-père de… » pour parler d’un photographe comme Ansel Adam ou Arthur Tress. Il a rétorqué que oui. Je ne suis pas d’accord avec lui. J’ai beaucoup lu sur la photographie, et jamais on n’utilise le terme « grand-père » pour qualifier un photographe de sexe masculin.

Le même Campello qualifiait Lida Moser de « New-yorkaise coriace » dans les jours suivant sa mort le 11 août 2014, à l’âge de 93 ans.

Le voyage de Lida Moser au Québec constitue un incontestable moment fort de sa carrière. Elle a maintes fois souligné la dimension magique de sa rencontre avec Gouin, de son périple en territoire inconnu, de son contact avec les artistes et les artisans, et plus fondamentalement avec le Québec ainsi qu’il s’incarne dans l’accueil que lui a réservé la population. Le témoignage qu’elle a écrit en 1979, lors de l’étape new-yorkaise de la circulation de l’exposition du Musée McCord, donne toute la mesure de son affection pour la province :

Ma mission au Québec s’est avérée l’expérience la plus profonde et la plus enrichissante de ma carrière. Je pense que vous (Québec) avez maintenu un lien plus fort avec votre authenticité propre que nous (É.-U.), et que vous possédez une force inhérente qui vient du fait que, pendant des siècles, vous avez dû faire preuve de fermeté et résister à la tentation de faire abstraction de qui vous êtes et de ce que vous représentez… Je crois que cette période d’affirmation aura un effet positif et salutaire dans l’ensemble, qu’elle se ressentira au-delà de la frontière et qu’elle nous sera même profitable… Une forme essentielle de l’humanisme a été entretenue et s’est perpétuée dans votre région de l’Amérique du Nord plus que dans la nôtre.

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